LA VIE DES CHIENS DES RUES EN ROUMANIE


Chiens des rues / samedi, décembre 4th, 2021

Mon voyage en Roumanie avait pour objectif de mieux comprendre comment vivent les chiens roumains avant d’arriver en France. Après les visites de refuges et de fourrières publiques, par lesquelles passent la majorité des chiens adoptés en France, j’ai passé quelques jours à sillonner les routes de la Roumanie pour voir comment vivent les chiens dans les rues.

Avant de vous en dire plus, je précise que cet article relate des observations. Ce texte n’est pas une généralisation de l’éthologie des chiens des rues. Le chien domestique est une espèce biologiquement et écologiquement très diverse ; environnements de vie, interactions avec des humains de différentes cultures et contraintes écologiques (inter alia) influencent sa grande plasticité comportementale. Un chien des rues dans un pays peut vivre très différemment d’un chien des rues dans un autre pays.

Chien errant dans la campagne roumaine

Dans les villages de Roumanie

Les routes principales du pays traversent de nombreux villages dans lesquels on voit presque toujours des chiens. Certains sont postés devant le portail d’une maison. D’autres sont en mouvement et certains dorment sur le bord de la route. Ce que j’ai observé m’a beaucoup rappelé la situation des chiens des rues en Grèce du Nord – une région géographiquement, économiquement et culturellement proche de la Roumanie. Les chiens vivent avec les hommes sans trop les côtoyer. Ils se tolèrent, s’entraident (nourrissage contre gardiennage), mais ils ont peu d’interactions. En deux ans passés en Grèce, dans un village qui comptait une bonne centaine de chiens des rues, j’ai rarement vu les villageois interagir avec les chiens. On les laissait vivre, on utilisait leurs services de gardiennage. Ils faisaient partie du village.

Chiens sur la route principale qui traverse un village

De plus en plus d’études montrent que les chiens des rues sont, pour la plupart, associés à des humains. Il n’est pas facile de différencier un chien en état de divagation (qui a un propriétaire) et un chien qui n’est pas associé à des humains. Dans les villages, j’ai observé beaucoup de chiens en mouvement qui rentraient ou sortaient du jardin d’une maison habitée. Une bonne partie d’entre eux devait faire partie de la première catégorie.

Cependant, ‘avoir un chien’ ne signifie pas la même chose dans toutes les cultures. Dans certains pays, l’association avec un chien est caractérisée par la provision de nourriture en échange de ‘services de gardiennage’ – rien de plus. Un chien peut être associé à un foyer humain, sans pour autant faire partie intégrante de la famille. Il n’y a aucun contrôle sur ses mouvements et il y a très peu d’investissement financier pour ses soins.

Chiot devant une propriété dans un village

En Roumanie, j’ai constaté que les maisons en ruine abritaient généralement des chiens. Probablement des chiens qui ne sont pas associés à des humains. Cela m’a rappelé les tournées de nourrissage que j’effectuais dans mon village en Grèce. J’allais déposer de la nourriture près des maisons en ruine car elles abritaient souvent des femelles et leurs petits.  

La plupart des chiens que j’ai observé étaient au repos. Généralement, dans un coin de rue, sous une voiture, au bord de la route, devant un portail… Ils dorment ou se reposent, malgré l’agitation autour. J’ai toujours été interpellée par cette manie qu’ont les chiens des rues, dans de nombreux pays, à dormir sur le bord d’une route. Les voitures passent parfois à quelques centimètres d’eux, mais ils se décalent à peine. J’imagine que les accidents sont fréquents. Je n’ai d’ailleurs jamais vu autant de cadavres de chiens sur les bords des routes. Un jour, j’ai compté une traintaine de chiens morts sur un trajet d’environ deux heures.

Chien qui se repose au milieu de la chaussée

Comportements avec l’humain

Globalement, la plupart des chiens que j’ai approché adoptaient des comportements d’évitement et de fuite. Ils semblent généralement intéressés par ce que les gens font. Ceci dit, il est difficile de déterminer si ces comportements sont motivés par de la vigilance ou de la curiosité.

On en voit très souvent en compagnie d’humains qui discutent ou qui sont assis devant leur maison. Cela donne l’impression que la présence d’un humain (certainement familier) les rassure et leur permet de se reposer en sécurité. Pour les moins craintifs, on observe souvent des comportements ‘enjoués’ lorsqu’on les approche. Néanmoins, ils maintiennent presque toujours une certaine distance.

Beaucoup de chiens s’approchent. Certains montrent des comportements amicaux, mais choisissent de rester à distance

Les chiens des rues ne sont pas toujours aussi craintifs. J’ai eu des expériences très différentes dans d’autres pays. Notamment, dans les lieux plus touristiques, où les chiens se laissent plus facilement approcher par des inconnus. Par exemple, il est beaucoup plus facile d’interagir avec un chien des rues en Inde. En Turquie, les voyageurs nourrissent les chiens et les caressent. À Istanbul, les locaux nourrissent les chiens et en hiver, leur donnent accès à des halls de galeries commerciales pour passer la nuit. Il y a évidemment bien plus de facteurs qui entrent en jeu. Cependant, je trouve que ces éléments de comparaison sont intéressants. Il est certain qu’ils s’adaptent à l’environnement anthropique. Plus particulièrement, aux attitudes des humains qu’ils côtoient. Les facteurs culturels sont malheureusement assez peu explorés.

Chien contournant deux personnes sur un trottoir pour les éviter

Les chiens en pleine campagne

Entre les villages et parfois, sur des routes de campagne peu empruntées, on aperçoit également des chiens. On se demande souvent ce qu’ils font aussi loin des habitations, comment ils survivent, comment ils se nourrissent. En fait, il suffit généralement de regarder autour pour voir la présence d’une décharge sauvage. Ces chiens ne doivent pas beaucoup cotoyer l’homme. Je ne suis pas vraiment surprise par les comportements de fuite exprimés par certains à mon approche. Ils sont d’ailleurs difficiles à oberver car ils disparaissent très rapidement. Je ne sais pas s’ils viennent d’un village ou s’ils vivent loin de l’homme en permanence. Dans le deuxième cas, on peut supposer que ces chiens sont dans un processus de féralisation.

Chien en pleine campagne, loin d’un village

D’autres chiens, semblent attirés par l’activité humaine en dehors des villages. Il y a beaucoup de chiens dans les stations service, sur des terrains de stockage de matériaux et autour des décharges. Dans certains cas, ils sont autorisés à vivre sur place, peut-être pour leurs services de gardiennage.


Pauvreté et chiens des rues

Tout au long de ce petit périple, le lien entre les dynamiques de population et facteurs socio-économiques est flagrant. Les régions les plus pauvres de Roumanie (relatif au PIB) sont celles où l’on rencontre le plus de chiens errants. Il n’y a rien d’étonnant dans ce rapport. La grande majorité des chiens des rues dans le monde vit dans les pays en voie de développement.

En Roumanie, des niveaux de richesse absurdes coexistent avec une extrême pauvreté. Il n’est pas rare de voir des maisons splendides accolées à un bidonville. La gestion des déchets semble inexistante à certains endroits. Particulièrement, dans les rues ou villages les plus pauvres, où le sol est souvent jonché de détritus. En revanche, dans certains villages visiblement plus riches, je suis interpellée par le grand nombre de poubelles dans les rues.

Chien au milieu de détritus dans un village Roumain


Les chiens des rues sont généralement dépendants des sources de nourriture issus des déchets de l’homme, pour survivre et maintenir leur population. En Roumanie, ce lien est apparent. Il y a beaucoup moins de chiens dans les rues des communes qui semblent plus investir dans la gestion des déchets. C’est une ‘solution’ (dont l’éthique est discutable) qui est d’ailleurs souvent proposée pour réduire les populations de chiens des rues dans le but de limiter la propagation de maladies zoonotiques (voir références).

Jeunes chiens se nourrissant dans des poubelles

Cependant, je ne pense pas que ce soit le seul facteur qui influence les dynamiques de population. Pour les personnes les plus pauvres, l’accès aux soins vétérinaires est difficile. La stérilisation est gratuite dans certaines régions de Roumanie, mais les gens n’ont souvent ni le temps, ni un moyen de transport, pour emmener leur animal chez un vétérinaire.

On peut aussi supposer qu’il y a un facteur culturel, qui pousse certaines classes sociales à stériliser leur animal ou à l’empêcher de divaguer en le gardant dans la propriété. L’éducation, généralement associée à de plus hauts revenus, peut instiguer un changement culturel. Notamment, en suivant le modèle des pays d’Europe de l’ouest, où le chien fait généralement partie intégrante de la famille. La place du chien dans la société roumaine évolue depuis quelques années et c’est quelque chose qui est flagrant à Bucarest, où comme beaucoup de capitales, les niveaux de vie et d’éducation sont plus élevés que dans le reste du pays. Les chiens sont bien soignés et leur accès à l’extérieur est limité à la promenade en laisse.

Chiens assoupis au bord de la route

Résumé de mes observations

Dans les villages de Roumanie, j’ai observé deux espèces qui cohabitent, qui se tiennent compagnie et s’entraident, sans démonstration affective. Leurs attitudes distantes contribuent certainement à entretenir leur méfiance. Les chiens maintiennent une distance physique avec les inconnus et les humains n’interagissent pas vraiment avec les chiens.

Leur vie est très différente de celle des chiens de famille. Ils mènent une vie très indépendante. On peut même questionner l’existence d’un lien d’attachement avec l’humain, même lorsqu’ils sont associés à un foyer humain. C’est d’ailleurs un lien qui peut être difficile à construire pour les adoptants de chiens roumains. Alors que certains s’adaptent très bien à leur nouveau mode de vie, d’autres semblent bloqués dans la méfiance, parfois, des années après avoir été adoptés.


 

REFERENCES :
– Morters et al. (2014) The demography of free-roaming dog populations and applications to disease and population control. Journal of Applied Ecology 51.
– Ruiz-Izaguirre et al. (2014) Human–dog interactions and behavioural responses of village dogs in coastal villages in Michoacán, Mexico. Applied Animal Behaviour Science 154.
– Tiwari et al. (2019) Demographic characteristics of free-roaming dogs (FRD) in rural and urban India following a photographic sight-resight survey. Scientific Reports 9.
– Wright et al. (2021) The Role of Waste Management in Control of Rabies: A Neglected Issue. Viruses 13.

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