LES CHIENS ROUMAINS – QUI SONT-ILS ?


Chiens des rues, Éthologie canine / vendredi, mars 6th, 2020

Article co-écrit avec Inima, sauvetage et adoption d’animaux abandonnés

Nous sommes de plus en plus nombreux en France à adopter des chiens venus de l’étranger. Il y a de nombreuses raisons qui justifient l’aide que plusieurs associations françaises (et d’autres pays d’Europe de l’ouest) apportent aux chiens des rues en Roumanie ; leur vie est rude et leur histoire est imprégnée de souffrance.  Voici quelques explications, sur leur histoire, leur vie et leur comportement.

Un peu d’histoire

Contrairement à certains pays en voie de développement, comme l’Inde ou des pays Africains, la population des chiens des rues en Roumanie s’est développée relativement récemment. Leur nombre est inconnu, mais il est estimé (largement) entre 500.000 et 3 millions. 

La population des chiens des rues s’est principalement développée lors de l’industrialisation du pays menée dans les années 1980 par le dictateur Nicolae Ceausescu. Beaucoup de gens issus des milieux ruraux furent forcés d’aller vivre en ville pour travailler, ce qui a entrainé la démolition de nombreuses maisons pour la construction d’immeubles d’habitation, dans lesquels les animaux domestiques étaient interdits. Parfois, les appartements étaient partagés par plusieurs familles.
Par interdiction et manque de place, beaucoup d’animaux, non-stérilisés, furent abandonnés, livrés à eux-mêmes dans les rues des villes et villages.

Campagnes d’extermination cruelles et inefficaces

La population de chiens errants a rapidement explosé et face à ces larges populations de chiens, la Roumanie a adopté une réponse radicale : des campagnes d’extermination de masse. Les chiens sont pourchassés pour être matraqués, fusillés ou capturés pour ensuite être euthanasiés. Ces milices, payées par l’Etat roumain, sont appelées « les dogcatchers » (attrapeurs de chiens/employés de fourrière). Parfois, on les laisse mourir dans d’étroites cages de fourrières municipales délabrées et rarement nettoyées/désinfectées. Les animaux, étiquetés à l’oreille à vif à leur entrée dans ces prisons, y meurent généralement de maladie (sans recevoir aucun soin) ou de faim. Ils sont souvent entassés dans des chenils où certains vont jusqu’à s’attaquer entre eux, selon le degré d’horreur dudit refuge. Cette situation a considérablement empiré suite à une loi de protection animale promulguée en 2008 ; son but était de favoriser la stérilisation pour contrôler le problème plutôt que la destruction des animaux. Malheureusement, elle a entraîné une augmentation du nombre de chiens placés dans les mouroirs municipaux et au final, cela n’a pas empêché l’application de campagnes d’extermination officieuses. D’autant plus que les dogcatchers sont commissionnés au nombre de chiens qu’ils attrapent et enferment.

Les dogcatchers en action ©Reuters

Encore récemment, plus de 300.000 chiens des rues ont été tués suite à la mort d’un enfant, attaqué par un groupe de chiens près d’un parc à Bucarest. Les chiens des rues ont tout de suite été blâmés pour cet incident, ce qui a poussé la création d’une nouvelle loi autorisant l’euthanasie des chiens dans les refuges municipaux s’ils n’étaient pas réclamés avant 14 jours. Ces refuges sont payés pour tuer les chiens, ce qui semble les encourager à le faire en masse. Tristement, on a appris plusieurs mois après que l’enfant avait en fait été attaqué par des chiens d’une entreprise de sécurité. Cela n’a pas empêché les autorités roumaines de poursuivre ces campagnes, sans réels succès. D’ailleurs, Bucarest fait encore aujourd’hui partie du top des villes avec le plus de chiens errants dans le monde (proportionnellement à sa taille et au nombre d’habitants), entre 30.000 à 50.000 individus canidés.

La gestion des populations de chiens errants dans le monde est une question très discutée, notamment parce qu’elle est nécessaire à l’éradication de certaines maladies zoonotiques, comme la rage. Elle est donc au cœur de nombreuses études scientifiques et rapports de l’OMS (organisation mondiale de la santé), dont plusieurs ont montré l’inefficacité des campagnes d’éradication. La principale raison est que lorsque les chiens sont tués, d’autres chiens viennent rapidement prendre leur place dans la niche écologique. Il y a deux causes possibles à cela : (1) les mouvements de chiens par les humains semblent contribuer à ce renouvellement (notamment via les abandons, le déplacement des chiots d’une portée et simplement, la reproduction de chiens de famille), (2) les performances de reproduction des chiens permettent d’atteindre très rapidement la capacité limite du milieu. Une chienne peut donner naissance à une dizaine de chiots par an (parfois plus).

De larges campagnes de stérilisation et de vaccination seraient bien plus efficaces, mais elles sont malheureusement beaucoup plus coûteuses. Par exemple, 6.500 chiens ont été stérilisés en 2014 pour un montant de 200.000 €. Récemment, plusieurs représentants de gouvernements européens se sont regroupés pour demander à la Roumanie de traiter plus humainement ses populations canines – leur demandant, par exemple, de mettre en place des campagnes de stérilisation et d’améliorer les conditions de vie dans les refuges municipaux, avec l’aide de l’Union européenne. Ce lobby, ainsi que des campagnes de sensibilisation venant de l’extérieur, sont absolument nécessaires pour faire avancer les choses dans un pays qui a trop longtemps employé des mesures cruelles et surtout, inefficaces.

C’est pour ces raisons qu’interviennent maintenant de nombreuses associations étrangères, qui, avec peu de moyens, tentent d’améliorer les conditions de vie des chiens sur place. Et pour certains, de leur rendre ce qu’ils ont perdu il y a déjà plusieurs décennies : le confort d’une maison et les soins d’une famille aimante.

Une vie difficile

Les conditions de vie des chiens Roumains sont particulièrement rudimentaires. Le climat est très rude, avec des températures extrêmes, été comme hiver. Il est parfois difficile de trouver un abri qui les protège convenablement ; notamment, parce qu’ils sont souvent chassés par les locaux ou traqués par les dogcatchers. Les menaces, directement influencées par les humains, sont monnaie courante : empoisonnements, mises à mort directes et accidents sur la route font exploser le taux de mortalité. Ces menaces ont été identifiées comme cause majeure de mortalité chez les chiens des rues. Ajoutez à cela, les maladies, les blessures causées par des bagarres avec d’autres chiens et le manque de nourriture. Comme a pu l’observer Inima, sauvetage et adoption d’animaux abandonnés lors de son dernier voyage sur place, la Roumanie a d’ailleurs investi dans la gestion des déchets, puisqu’il y a des poubelles à chaque coin de rue. Cela rend l’accès aux déchets (leur source première de nourriture) très complexe.

Ces menaces constantes les rendent parfois très difficiles à approcher et poussent les chiens à adopter des comportements visant à faire fuir les gens (aboiements et parfois, comportements agressifs). Leur socialisation à l’homme est souvent entachée par ces expériences – il leur faut du temps pour apprendre à faire confiance aux humains.

Comportement et adaptation post-adoption

Les chiens roumains ne sont généralement pas des chiens de race, bien qu’il peut y avoir des croisements avec des chiens de race abandonnés. On voit en voit d’ailleurs beaucoup qui sont typés Berger Allemand, une race populaire pour le gardiennage. Beaucoup de chiens Roumains sont issus de croisement de chiens de bergers (ex: le berger de Mioritza).

On constate qu’ils sont généralement très bien sociabilisés entre congénères et sont de fins communicateurs. Dans de nombreux cas, la présence d’un autre chien dans la famille d’adoption est une aide précieuse dans leur processus d’adaptation. Cependant, leur expérience avec les autres chiens, lorsqu’ils vivaient dans la rue ou en fourrière municipale, peut certainement influencer leur comportement avec leurs congénères, particulièrement à l’extérieur ; ils peuvent être associés à du conflit et représenter une potentielle menace.

Étonnamment, bien que très peu de chiens des rues aient « fréquenté » des chats lors de leur période d’errance, l’adaptation de l’animal dans un foyer « à félins » pose rarement de problèmesles chats deviennent souvent un soutien incroyable pour le nouvel arrivant.

Ces chiens ne sont généralement pas familiarisés à la vie dans un environnement familial; ils n’ont pour la plupart jamais vécu entre quatre murs, ni entendu les bruits ménagers, ce qui peut les rendre craintifs face à ces stimuli. Certains sont habitués à être maître de leur vie, ce qui peut compliquer leur adaptation à un mode de vie plus restrictif.
Il faut prendre tout cela en considération avant adoption ; il y aura probablement un travail à faire pour les aider à surmonter leurs peurs et pour qu’ils s’adaptent au mieux. Cela dit, la grande majorité s’adapte très bien dans un environnement familial et le travail sur la peur peut être couronné de succès à condition d’appliquer les bons protocoles (à noter : ces protocoles doivent être adaptés à chaque chien). Les chiens roumains peuvent développer un lien extrêmement fort avec leurs adoptants.

L’adoption d’un chien roumain est une expérience incroyable, particulièrement lorsqu’on connait leur histoire et les conditions de vie difficiles auxquelles ils ont survécu. Cela dit, elle peut venir avec des challenges importants, dont les succès ne feront que renforcer les liens avec votre compagnon.

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Pour la toute petite histoire : je suis une grande passionnée des chiens des rues ; c’est mon expérience avec ces derniers, en Grèce, en Thaïlande et en Inde notamment, qui m’a poussée à étudier la psychologie animale et à devenir comportementaliste canin. Pour ceux qui ne la connaissent pas, Inima, sauvetage et adoption d’animaux abandonnés est une association de protection animale, venant en aide aux chiens des rues en Roumanie. Elle a placé 410 chiens Roumains dans des familles d’adoption françaises depuis 2018.

Geraldine Merry, BSc(Hons), Comportementaliste