Article co-écrit avec Inima, sauvetage et adoption d’animaux abandonnés
Mis à jour : Juillet 2026
Nous sommes de plus en plus nombreux en France à adopter des chiens venus de Roumanie. Il y a de nombreuses raisons qui justifient l’aide que plusieurs associations françaises (et d’autres pays d’Europe de l’ouest) apportent aux chiens des rues en Roumanie ; leur vie peut être rude et leur histoire est imprégnée de persécution institutionnelle. Voici quelques explications, sur leur histoire, leur vie et leur comportement.
Un peu d’histoire
Contrairement à ce que l’on entend souvent, la présence de chiens des rues en Roumanie ne date pas d’hier. Elle existe depuis très longtemps, comme dans de nombreux pays d’Europe. Leur nombre exact est aujourd’hui inconnu, mais il est généralement estimé entre 500 000 et 3 millions d’individus.
Cette population s’est toutefois fortement développée sous les différents gouvernements communistes, notamment en raison des restrictions imposées à la détention d’animaux de compagnie. Les Roumains, qui avaient déjà une culture du chien de compagnie, ont souvent contourné ces interdictions en gardant leurs chiens dans la rue, à proximité de leur habitation.
C’est ainsi que se sont développées des habitudes de cohabitation autour des « chiens communautaires » (câini comunitari). Les chiens des rues étaient fréquemment nourris, soignés, et des abris leur étaient parfois construits. Chaque quartier avait ainsi ses propres chiens. Et ces derniers se sont bien adaptés à ce mode de vie.
Campagnes d’extermination cruelles et inefficaces
Avec de nombreux chiens maintenus dans la rue à cause des interdictions et peu de stérilisations, le nombre de chiens des rues a augmenté au fil du temps. Malheureusement, pour répondre à ce que les autorités percevaient comme un problème de surpopulation, elles ont régulièrement mis en œuvre des campagnes d’abattage visant à réduire le nombre de chiens.
De nombreuses méthodes ont été employées au fil des décennies : matraquages, fusillades, ou encore captures suivies de mises à mort à l’abri des regards. Ces dogcatchers (« attrapeurs de chiens »), sont mandatées par les autorités locales ou par des fourrières privées pour capturer les chiens errants. Par le passé, des chasseurs ont également été sollicités pour participer à ces campagnes d’abattage. Ils étaient même rémunérés ou récompensés en fonction du nombre de chiens tués.
Aujourd’hui, les mises à mort directement dans les rues sont devenues beaucoup plus rares. En revanche, de nombreux chiens continuent d’être capturés et placés en fourrière. Les conditions de détention y sont parfois très difficiles : dans certaines structures, les chiens sont maintenus dans des chenils vétustes, insuffisamment entretenus, où ils peuvent souffrir de la faim, de maladies ou d’un manque de soins, voire y mourir.
Certaines fourrières font l’objet de vives critiques. Elles seraient le maillon central d’un système dans lequel les gestionnaires seraient davantage motivés par les subventions versées par les collectivités que par le bien-être des animaux. Les communes choisiraient très souvent de fermer les yeux, car l’objectif serait avant tout de faire disparaître les chiens des rues, au détriment de leur prise en charge.
Il y a quelques années, plus de 300.000 chiens des rues ont été tués suite à la mort d’un enfant, attaqué par un groupe de chiens près d’un parc à Bucarest. Les chiens des rues ont tout de suite été blâmés pour cet incident, ce qui a poussé la création d’une nouvelle loi autorisant l’euthanasie des chiens dans les refuges municipaux s’ils n’étaient pas réclamés avant 14 jours. Malheureusement, cela a entraîné une augmentation du nombre de chiens placés dans les fourrières. Et au final, cela n’a pas empêché l’application de campagnes d’extermination officieuses.
Tristement, on a appris plusieurs mois après que l’enfant avait en fait été attaqué par des chiens d’une entreprise de sécurité. Cela n’a pas empêché les autorités roumaines de poursuivre ces campagnes, sans réels succès.
L’efficacité des campagnes d’abattage
Depuis, des milliers de chiens sont proposés à l’adoption en Europe chaque année. Si ces adoptions permettent de sauver de nombreux individus d’une vie de misère, elles ne constituent pas, à elles seules, une solution au problème de fond.
En effet, chaque chien adopté libère une place en fourrière, permettant la capture d’un autre chien. Par ailleurs, les territoires laissés vacants sont rapidement réoccupés. C’est le fonctionnement naturel des populations de chiens libres : tant que l’environnement offre suffisamment de nourriture, d’eau, d’abris et d’autres ressources, des chiens continueront à s’y installer et à s’y reproduire.
La gestion des populations de chiens errants dans le monde est une question très discutée, notamment parce qu’elle est nécessaire à l’éradication de certaines maladies zoonotiques, comme la rage. Elle est donc au cœur de nombreuses études scientifiques et rapports de l’OMS (organisation mondiale de la santé), dont plusieurs ont montré l’inefficacité des campagnes d’éradication. La principale raison est que lorsque les chiens sont ‘prélevés’, d’autres chiens viennent rapidement prendre leur place. Il y a deux causes possibles à cela : (1) les mouvements de chiens par les humains semblent contribuer à ce renouvellement (notamment via les abandons, le déplacement des chiots d’une portée et simplement, la reproduction de chiens de famille), (2) l’accélération de la reproduction, notamment lorsqu’il y a un stress environnemental, permettent d’atteindre très rapidement la capacité du milieu.
De larges campagnes de stérilisation et de vaccination seraient bien plus efficaces, mais elles sont malheureusement beaucoup plus coûteuses. Par exemple, 6.500 chiens ont été stérilisés en 2014 pour un montant de 200.000 €. Récemment, plusieurs représentants de gouvernements européens se sont regroupés pour demander à la Roumanie de traiter plus humainement ses populations canines – leur demandant, par exemple, de mettre en place des campagnes de stérilisation et d’améliorer les conditions de vie dans les refuges municipaux, avec l’aide de l’Union européenne. Ce lobby, ainsi que des campagnes de sensibilisation venant de l’extérieur, sont absolument nécessaires pour faire avancer les choses dans un pays qui a trop longtemps employé des mesures cruelles et surtout, inefficaces.
La vie des chiens Roumains
La population des chiens des rues est loin d’être homogène. On y retrouve une grande diversité de modes de vie. Certains sont des chiens de famille non confinés, qui circulent librement autour de leur propriété. D’autres sont nés et ont toujours vécu dans la rue, sans jamais être réellement rattachés à un foyer humain. Certains vivent au cœur des villes et des villages, à proximité des habitations. D’autres, au contraire, vivent plus à l’écart des humains, notamment à proximité des décharges ou dans des zones périphériques.
Tous ces profils de chiens sont susceptibles d’être capturés par les dogcatchers. Cette diversité d’origines et d’expériences explique en grande partie les différences de comportement observées après l’adoption : certains chiens s’adaptent très rapidement à la vie de famille, tandis que d’autres nécessitent davantage de temps et d’accompagnement pour prendre confiance dans leur nouvel environnement.
Certains s’accommodent très bien de leur mode de vie. Néanmoins, ils font souvent face à des challenges. Le climat est très rude, avec des températures extrêmes, été comme hiver. Il est parfois difficile de trouver un abri qui les protège convenablement. Il y a des menaces, directement influencées par les humains : empoisonnements, mises à mort directes et accidents de la route. Elles ont d’ailleurs été identifiées comme cause majeure de mortalité chez les chiens des rues dans plusieurs pays.
Ajoutez à cela, les maladies, les blessures causées par des bagarres avec d’autres chiens et le manque de nourriture. Comme a pu l’observer Inima, sauvetage et adoption d’animaux abandonnés lors de son dernier voyage sur place, la Roumanie a d’ailleurs investi dans la gestion des déchets, puisqu’il y a des poubelles à chaque coin de rue. Cela rend l’accès aux déchets (leur source première de nourriture) très compliqué – paradoxalement, c’est ce qui réduit les capacités du milieu, et donc le nombre de chiens qui peut y vivre.
Les chiens roumains ne sont généralement pas des chiens de race, bien qu’il peut y avoir des croisements. On voit en voit d’ailleurs qui sont typés Berger Allemand, une race populaire pour le gardiennage. Beaucoup de chiens Roumains sont issus de croisement de chiens de bergers (ex: le berger de Mioritza), les seuls chiens qui étaient autorisés sous l’ère communiste, avec les chiens de chasse.
On constate qu’ils sont généralement bien sociabilisés entre congénères et sont d’excellents communicateurs. Dans de nombreux cas, la présence d’un autre chien dans la famille d’adoption est une aide précieuse dans leur processus d’adaptation. Cependant, leur expérience avec les autres chiens peut certainement influencer leur comportement avec leurs congénères, particulièrement à l’extérieur ; ils peuvent être associés à du conflit et représenter une potentielle menace. Les problèmes de réactivité sont fréquents. En revanche, l’adaptation de l’animal dans un foyer ‘à félins’ pose rarement de problèmes – les chats deviennent souvent un soutien incroyable pour le nouvel arrivant.
Ces chiens ne sont généralement pas familiarisés à la vie dans un foyer humain ; ils n’ont, pour la plupart, jamais vécu entre quatre murs, ni entendu les bruits ménagers, ce qui peut les rendre craintifs face à ces stimuli. Certains ont toujours vécu avec une grande autonomie, prenant eux-mêmes les décisions importantes de leur quotidien. Cette autonomie peut rendre l’adaptation à un mode de vie plus restrictif difficile. Néanmoins, beaucoup des chiens adoptés en France sont des chiots qui n’ont jamais connu la vie dans la rue et ce niveau d’autonomie.
Il faut prendre tout cela en considération avant adoption ; il y aura probablement un travail à faire pour les aider à surmonter leurs peurs et pour qu’ils s’adaptent au mieux. Cela dit, beaucoup d’entre eux s’adaptent bien, et le travail sur la peur peut être couronné de succès à condition d’appliquer les bons protocoles (à noter : ces protocoles doivent être adaptés à chaque chien). Malgré des expériences avec les humains souvent limitées ou parfois négatives, les chiens roumains peuvent développer un lien très fort avec leurs adoptants.
Geraldine Merry, Comportementaliste
Cet article est écrit par une humaine (et non l’IA). Il ne prétend pas détenir la vérité, mais s’appuie sur plusieurs années d’expérience auprès de chiens roumains adoptés, de nombreuses lectures, des voyages et des échanges avec des acteurs locaux.