TRAUMATISME ET STRESS PRÉCOCE ; la détresse des chiens et leurs humains


Chiens des rues, Emotions, Relation homme-animal, Thérapies / mardi, avril 2nd, 2024

À travers mes accompagnements de chiens de l’étranger, je croise parfois la route d’individus en grande souffrance. Les gens adoptent avec des intentions très honorables; sauver un animal d’une vie de misère, l’assister dans sa guérison, lui offrir de l’amour et les soins qu’il n’a jamais reçus. Ces chiens en ont besoin, c’est indéniable. Toutefois, il est possible que l’adoption ne se déroule pas comme prévu, que le chien rencontre de grandes difficultés d’adaptation et que les humains se sentent impuissants face à cela.

Avec cet article, mon but est de parler des problèmes auxquels certains chiens et adoptants font face, de les expliquer et de réfléchir à des solutions pour réduire les risques de (re)traumatisme, pour chaque individu concerné. Les chiens de l’étranger composent une grande partie de ma clientèle et c’est pourquoi je mets l’accent sur eux dans ce texte. Néanmoins, les sujets que j’aborde peuvent aussi concerner les chiens nés en France.






 

Ella, chienne roumaine avec de grandes difficultés d'adaptation

Les chiens de l'étranger, une population à risques

Récemment, on m’a contacté afin d’obtenir des informations concernant les chiens qui viennent d’une zone de guerre. La personne a adopté une petite chienne Ukrainienne qui est terrifiée par de nombreuses choses, en particulier lorsqu’elle est dehors. Si l’on a suivi les actualités ces dernières années, on peut imaginer les expériences auxquelles elle a été confrontée. L’adoptante peine à trouver du soutien ; l’association ne répond plus à ses messages, les vétérinaires, y compris les vétérinaires comportementalistes, ne semblent pas vraiment saisir la situation. La littérature sur le traumatisme psychologique chez les chiens est très limitée et par conséquent, les professionnels ne disposent pas toujours des connaissances, des outils et de la compréhension nécessaires pour gérer ces cas.

Un traumatisme psychologique est généralement causé par une expérience extrêmement stressante, associée à des réponses émotionnelles intenses. On considère qu’il y a un stress-post-traumatique quand un dérèglement des systèmes de régulation physiologique et émotionnelle persiste après l’événement (entre autres critères de diagnostic, difficiles à identifier chez les animaux). Chez l’humain, les comportements impliquent notamment une hyper-réactivité, une vigilance accrue, une baisse considérable de l’activité (dépression) et un évitement des stimuli et situations rappelant l’expérience traumatisante. La petite chienne Ukrainienne, elle, exprime des signes intenses de peur quand il y a des bruits forts dans l’environnement, face à des immeubles ou des voitures. Les sorties sont très difficiles pour elle et son humaine.

Les chiens issus de zones de conflit sont, pour le moment, peu nombreux à être adoptés en France. Cependant, il y a d’autres profils qui requièrent une assistance adaptée et précise. En ce qui concerne la population des chiens de l’étranger adoptés en France, certaines expériences ont le potentiel de causer un traumatisme psychologique. Parmi elles, on peut citer des captures violentes, un changement de vie brutal, des actes de cruauté ou un séjour prolongé dans un environnement extrêmement stressant (comme la fourrière).

Le stress précoce est un autre risque significatif dans cette population. Les chiots sont plus vulnérables que les adultes et l’environnement dans lequel ils évoluent dans les premiers mois de vie influence le développement de leur cerveau et leur équilibre psychologique. Des expériences adverses précoces peuvent provoquer des séquelles neurobiologiques sur le long terme. Les chiens qui ont grandi dans une fourrière/refuge sont exposés à de hauts niveaux de stress et relativement peu d’expériences bénéfiques (contacts sociaux, enrichissement du milieu, exploration et sécurisation) pour leur développement psychologique. Si la mère est capturée avec ses petits, son stress est souvent si intense qu’elle n’est plus capable de les materner; cette privation maternelle est délétère. On considère même que des prédispositions génétiques pour la peur, l’anxiété et le stress seront plus susceptibles d’être activées dans ces conditions.

Ces expériences précoces sont associées à un déficit d’apprentissages essentiels pour construire leur résilience. Une réactivité intense, des peurs phobiques, une intolérance au stress, des difficultés de régulation émotionnelle, peuvent être les conséquences d’un traumatisme ou d’un début de vie difficile. Sans connaître, ni prendre en compte les expériences de vie de ces chiens et les risques associés, les interventions seront souvent inadéquates – parfois très néfastes. Typiquement, les chiots seront socialisés et éduqués sans que l’on prenne en compte leurs difficultés (qui ne seront pas toujours flagrantes pour des personnes inexpérimentées), dans l’espoir que cela corrige les difficultés d’adaptation et/ou le stress qu’ils expriment. Les dégâts causés par certaines interventions, pourtant appropriées pour d’autres profils, vont potentiellement laisser des séquelles sur le long terme.


 

Jessie, chienne Ukrainienne apeurée en extérieur

Les adoptants souffrent aussi

Tous les chiens de l’étranger n’ont pas vécu des expéreinces adverses; certains ne présentent pas de problèmes d’adaptation, ou ils sont craintifs pour d’autres raisons (ex: manque de familiarisation). La plupart des adoptants s’attendent à avoir des difficultés; mais peu imaginent que leur protégé les fuira encore après 6 mois, qu’il se cachera pendant plusieurs semaines, qu’il sera impossible de le sortir, ou qu’il aura “peur de vivre” comme une cliente me l’avait signalé (pour citer quelques exemples). Le processus de familiarisation sera parfois très long, surtout avec les profils plus ‘féraux’; les humains devront accepter qu’ils n’auront peut-être pas de contacts physiques avec leur chien avant un long moment. Cela peut être difficile, même quand ils s’étaient préparés à faire face à des challenges.

Malheureusement, ils ne reçoivent pas toujours le soutien et l’aide dont ils ont besoin. Au contraire, ils subissent souvent l’incompréhension et le jugement de leur entourage; “pourquoi tu t’embêtes avec un chien pareil?!”, “il faut l’éduquer”, “sors-le une bonne fois pour toutes”. Parfois, ce sont les associations ou les professionnels qui leur jettent la pierre; en les accusant de mal faire ou en les culpabilisant d’avoir fait ce choix d’adoption. Dans certains cas, on les accuse d’être à l’origine des problèmes, car le chien « n’était pas comme ça au refuge ». Faut-il rappeler que l’environnement influence les comportements d’un individu, tout comme le stress du voyage et des changements de vie? Le manque d’empathie et de compassion est cruel. Pourtant, ces personnes ressentent une vraie détresse.

Les problèmes rencontrés avec certains de ces chiens requièrent une thérapie multimodale complexe; la charge financière et les efforts qui doivent être engagés dans ce travail sont importants. Le quotidien doit être millimétré, ce qui demande beaucoup d’organisation et souvent, de gros sacrifices. Certains n’ont plus de vie sociale, d’autres sont exténués par les sorties très tardives ou très matinales. Parfois, les sorties impliquent d’être aussi vigilant que le chien lui-même; il faut tout anticiper et réagir vite, ce qui peut causer du stress quotidiennement.

Cela génère une charge mentale très importante, qui est reconnue comme source de détresse psycho-sociale, pouvant générer des niveaux élevés de stress, et contribuer à l’anxiété et la dépression. Les enjeux sont donc très sérieux, aussi bien pour le bien-être de l’animal, que pour la santé mentale de l’humain. 

Ce qui manque lourdement, c’est la validation de ces souffrances (humaines et canines) et une approche informée. La prise en compte de leur détresse passe notamment, par l’acceptation des différences. Ce qui sera facile pour certains pourra être très difficile pour d’autres, mais ce n’est pas parce que certains tolèrent bien les difficultés qu’ils rencontrent, que les autres sont à blâmer. Chaque individu a ses sensibilités; ces dernières varient selon les expériences, les contextes et les capacités de gestion.



Les humains souffrent aussi

Développer une approche axée sur les expériences passées

Ce qui complique l’identification des traumatismes chez les animaux, c’est qu’il faut avoir connaissance de l’expérience qui a été traumatisante et remarquer des changements de comportement. Cela pose problème avec des animaux dont on ne connait pas le passé, car nous n’avons pas de point de comparaison et nous ne connaissons pas toutes leurs expériences. Les critères de diagnostic pour le stress-post-traumatique en psychologie humaine peuvent être difficilement utilisées en éthologie clinique (on ne peut pas savoir si l’animal revit l’expérience traumatisante ou s’il a des pensées intrusives).

Il est donc difficile de savoir si les comportements observés sont les signes d’un traumatisme psychique, d’un stress précoce, ou s’ils ont d’autres causes, incluant des problèmes de santé. Ceci dit, il n’en est pas moins nécessaire de les accompagner avec la même empathie.

L’approche ‘trauma informed care’ (TIC) est de plus en plus mentionnée dans le domaine des relations homme-animal. C’est une approche aux soins (mentaux et physiques) basée sur la prise en compte des expériences de vie des individus concernés. Elle vise à développer les capacités à reconnaître des traumatismes psychologiques, mais aussi, à comprendre comment les expériences précoces influencent la capacité de résilience d’un individu.

Une approche TIC permettrait aux personnes impliquées dans l’adoption d’un chien de l’étranger de :
– connaitre les risques associés à leurs modes de vie.
– comprendre les conséquences d’un traumatisme psychologique ou d’un stress précoce.
– reconnaitre les signes et symptômes.
– savoir intégrer ces connaissances dans leurs interventions.

En pratique, tout est fait pour minimiser les risques d’un (re)traumatisme ou d’aggravation de l’état psychologique de l’animal, mais aussi de ses humains, dont les souffrances sont généralement peu considérées. La sécurisation des individus impliqués est primordiale; pour qu’ils se sentent écoutés, compris et en confiance. Les personnes impliquées dans le processus d’adoption, que ce soit l’association, les vétérinaires, les éducateurs ou comportementalistes, devraient pouvoir apporter des solutions pratiques adaptées, pour améliorer le bien-être animal et humain.

Un chiot qui va grandir dans un refuge

Il est nécessaire de nous adapter à ces profils

Il y a de plus en plus d’adoptions de chiens de l’étranger, et nos interventions sont encore loin d’être informées et adaptées. On ne pourra pas améliorer le bien-être de ces chiens en continuant à les exposer à des situations stressantes, en se disant qu’il faut simplement les éduquer et agir comme on l’a toujours fait. On ne pourra pas s’attendre à ce que tout aille mieux parce qu’ils sont en sécurité; d’ailleurs, chez l’humain, les symptômes d’un traumatisme peuvent se manifester lorsque le cerveau n’est plus en état d’alerte, bien après l’expérience traumatisante. Il est possible que ce mécanisme soit similaire chez les chiens. Même avec les mesures thérapeutiques adaptées, le processus de guérison mentale peut être très long.

Certaines associations font un travail incroyable pour accompagner les adoptants, mais il n’en est pas moins crucial d’identifier les facteurs de risques pour les adoptions, afin d’éviter des situations compliquées à gérer, et potentiellement traumatisantes pour tout le monde. Particulièrement, les situations de replacement.

Les chiens de l’étranger sont susceptibles d’avoir été exposés à des situations adverses et d’arriver avec un deficit de familiarisation; ce qui peut causer des problèmes d’adaptation. Tous ne sont pas concernés, néanmoins, c’est une population à risques. Il est plus que nécessaire, vu le nombre de chiens importés, de développer de meilleures stratégies d’accueil. Cela permettrait d’éviter les erreurs de placement (environnement inadapté, personnes qui seront plus en difficulté avec des cas complexes…) et d’améliorer les prises en charges des professionnels. Les adoptants seraient mieux guidés et accompagnés lorsqu’ils rencontrent des difficultés.

 

RÉFÉRENCES
Corridan et al., (2024) Potential benefits of a ‘trauma-informe care’ approach to improve the assessment and management of dogs presented with anxiety disorders.

Kuntz et al. (2023) Assessment of caregiver burden in owners of dogs with behavioral problems and factors related to its presence

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