DOIT-ON REJETER TOUTE FORME D’ANTHROPOMORPHISME ?


Actualités scientifiques, réflexions, idées, Éthologie canine, Relation homme-animal / lundi, avril 6th, 2020

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Une nouvelle réflexion sur un sujet qui me trotte dans la tête depuis un moment. Quand je vois certaines conversations sur internet au sujet du comportement canin, il y a une phrase qui ressort très, très souvent : « Attention à ne pas faire de l’anthropomorphisme ». C’est un terme dont la connotation prédominante est péjorative ; une accusation qui insinue qu’on attribue erronément des caractéristiques humaines aux animaux. Nombreux sont ceux qui considèrent qu’elle dénote une « sensiblerie » qui cause beaucoup de tort aux animaux.
 
Je me suis souvent demandée si l’anthropomorphisme était une si mauvaise chose que ça. Et si dans nos efforts pour mieux comprendre le comportement d’une autre espèce, il est réellement possible de l’éviter, de ne pas comparer leurs réactions aux nôtres. Ou si au contraire, cela peut avoir une utilité ?

Coupables d’anthropomorphisme ?

On attribue très souvent des caractéristiques humaines aux animaux pour expliquer leurs comportements, leurs expressions ou leur tempérament. Un exemple très courant est celui du chien qui a fait une ‘bêtise’ (selon les humains). On retrouve chez les chiens des caractéristiques physiques que les humains ont lorsqu’ils se sentent coupables (particulièrement les enfants). Regard fuyant, posture et tête basse ; on dit généralement que le chien à l’air coupable, qu’il a honte ou encore, qu’il regrette ce qu’il a fait. En réalité, nous ne savons pas si les chiens sont capables de ressentir de la culpabilité. On pense que ces comportements se rapprochent plutôt d’une réaction de peur (face à la possible punition ou face à la colère du gardien).
 
On voit également très souvent des vidéos dans lesquelles les expressions faciales des chiens reflètent des réactions ou émotions humaines. C’est parfois rigolo, mais souvent complètement à côté de la plaque. Notamment, lorsque l’animal exprime de la détresse, alors qu’on lui attribue des émotions positives. Croyez-moi ou non, beaucoup de ces vidéos ‘marrantes’ montrent des animaux qui expriment une forme de mal-être. Parfois même, les séquelles d’une maladie. Comme ce chien attaché devant un magasin qui balance ses pattes comme s’il attendait patiemment son gardien. Cette vidéo fait rire beaucoup de monde parce que le chien a l’air ‘content’. Pourtant, ses mouvements de pattes sont très certainement liés à un problème neurologique. Il est clair que l’anthropomorphisme peut fausser notre jugement et cela peut sérieusement impacter nos relations avec les animaux et leur bien-être.

Trop d’anthropomorphisme/lupomorphisme

Il y a aussi cet anthropomorphisme qui efface les caractéristiques ‘sauvages’ chez un animal domestique – et cela n’est pas vraiment aidé par l’industrie cinématographique, particulièrement les films d’animation pour enfants. Malheureusement, dans la vie de tous les jours, cela conduit de nombreux gardiens d’animaux à tenter d’éliminer ces comportements qui ne sont pas acceptables dans notre société – souvent parce qu’on ne les comprend pas. Et on revient à la bêtise ou les ‘problèmes’ comportementaux, qui sont généralement l’expression d’un besoin propre à l’espèce ou un comportement normal – et qui ne sont des problèmes que pour l’humain.
 
Ces comparaisons et attributions vont au-delà des caractéristiques humaines. On parle également de lupomorphisme, quand on attribue des caractéristiques d’un loup à un autre canidé. Chez le chien, on a longtemps pensé que la domestication avait seulement gommé très superficiellement ses caractéristiques lupomorphes. Cela a conduit à un tas de théories sur le comportement canin, dont la fameuse théorie de la dominance – qui est très éloignée de l’éthologie canine et des connaissances accumulées ces dernières décennies.

L’anthropomorphisme dans la science

C’est un grand débat dans la communauté scientifique. D’un coté, il y a ceux qui considèrent que l’anthropomorphisme est ‘dangereux’. D’après eux, cela peut fausser notre savoir et nous empêcher de comprendre ce que pense et ressent réellement l’animal. Nous attribuons aux animaux des émotions, des réactions, que nous comprenons de notre point de vue – ce qui conduit certainement à des interprétations erronées. Au lieu de ça, on propose de décrire ce qu’il se passe, le plus objectivement possible. On ne dira pas que l’animal à montré des signes de peur, mais qu’il a été agité par une suite de petites contractions involontaires des muscles, qu’il cherchait à s’éloigner du stimulus auquel il faisait face, etc…
 
Cela dit, face à ce biais cognitif, on peut employer une méthodologie scientifique d’analyse rigoureuse, afin d’éviter au maximum les interprétations erronées. En prenant cela en compte, de nombreux scientifiques considèrent qu’il peut être intéressant d’utiliser un système de référence. Par exemple, on peut prédire et comprendre certains états mentaux (émotions) parce que les comportements chez deux espèces ont une fonction similaire. Peu importe comment nous appelons ces similarités, on ne peut pas nier que l’humain et certains animaux ont des traits en commun, incluant les émotions basiques qui ont les mêmes fonctions.

Une question d’instinct ?

Une autre raison pour laquelle nous ne pouvons pas rejeter tout anthropomorphisme, c’est que ce dernier est quelque chose de très instinctif chez l’humain. Cela nous permet de mieux comprendre et interagir avec ce qui nous entoure. Nous le faisons également avec des objets, des phénomènes naturels ; on dit qu’un vin est généreux et que la météo est capricieuse. Dans le cadre de nos relations avec les animaux, nous attribuons toujours des intentions, des émotions ou sentiments à ces derniers, quelles que soient nos connaissances de l’éthologie de l’espèce.

L’anthropomorphisme peut donc aussi mener à des réactions d’empathie ou de compassion envers les animaux. Pour revenir aux chiens qui font des ‘bêtises’, ce qui est intéressant, c’est que les gens sont moins susceptibles de punir leur animal lorsqu’ils perçoivent cette pseudo-culpabilité. Et cela nous permet souvent d’améliorer leur bien-être et de réfléchir aux questions éthiques autour de nos relations. Vous voyez comme cette question est complexe? L’anthropomorphisme peut certainement impacter nos relations avec les animaux, ainsi que leur bien-être. Ceci dit, il a également de bons côtés, comme l’empathie qu’il peut générer. Il est bon tant qu’il est critique (référence à l’anthropomorphisme critique proposé par Bekoff), notamment grâce à des connaissances objectives sur l’éthologie de l’espèce.