La médiatisation des campagnes de captures à l’approche de la coupe du monde de football a provoqué une vague d’indignation à travers le monde. Dans ce contexte, des associations se mobilisent pour protéger les chiens des rues. Voici quelques points clés, pour comprendre qui sont ces chiens, de plus en plus nombreux à être adoptés en France.
Qui sont les chiens beldis ?
Beldi signifie littéralement « du pays ». Il désigne ce qui est local, traditionnel, et authentique. Dans le cas des chiens des rues au Maroc, ce terme est une référence qui est plutôt positive.
L’histoire des chiens errants au Maroc est peu documentée, mais comme de nombreuses populations canines vivant en cohabitation libre avec l’humain, leur présence est généralement très ancienne.
Leur morphologie en témoigne, puisque de nombreux chiens ont des caractéristiques physiques bien particulières, peu communes dans d’autres régions du monde. Leur museau allongé rappelle celui des lévriers, qui comprennent des races très anciennes, présentes en Afrique du Nord depuis plusieurs siècles. On peut notamment citer le Sloughi, lévrier marocain traditionnellement utilisé pour la chasse.
Les Beldis sont parfois issus de croisements avec des chiens de race, mais la plupart sont des chiens « indigènes », dont la morphologie s’est adaptée à l’environnement au fil des siècles. On les appelle couramment « chiens des rues », car ils vivent en liberté dans les villes et villages. Leur diversité morphologique est d’ailleurs typique de ces populations, même si la plupart présentent une taille moyenne et un pelage court.
Mode de vie et rapports avec l'humain
Bien qu’ils aient plus de liberté que les chiens de famille, ils dépendent de l’activité humaine pour se nourrir, sans avoir de véritables « gardiens ». Du moins, pas comme nous l’entendons, car les chiens des rues sont parfois associés à des humains qui les nourrissent et les protègent des dangers de la rue. Au Maroc, ce sont bien souvent les gardiens des résidences qui s’occupent des chiens qui vivent dans le quartier. Leur présence, notamment leurs aboiements, les informent d’éventuelles intrusions, et ils apprécient souvent leur compagnie.
Malgré leur proximité avec les humains, ils n’établissent pas forcément de lien d’attachement et ne reçoivent pas les mêmes soins que les chiens de famille. Ils évoluent en relative liberté, mais leur espérance de vie reste fortement réduite en raison des nombreux risques auxquels ils sont exposés : conflits, blessures, accidents de la circulation, malnutrition et maladies. Les persécutions sont plus souvent organisées par des institutions, notamment via des campagnes de capture et d’abattage mises en place par certaines fourrières d’État, dans l’objectif affiché de réguler la population canine.
Contrairement à certaines idées reçues qu’on entend parfois sur les Marocains ou les populations musulmanes et leur rapport aux animaux, la réalité est en fait assez variée et nuancée. Comme en France, une partie de la population entretient une relation très affective avec eux, le chien n’étant pas systématiquement considéré négativement. Lors de mes séjours au Maroc, j’ai pu voir beaucoup de gestes de bienveillance envers les animaux dans les rues : mise à disposition d’eau, nourriture laissée sur place, ou encore appel à des associations pour des animaux blessés.
À mon échelle, j’ai observé des formes d’attention et d’aide envers les animaux comparables, voire parfois plus visibles, que dans certains pays culturellement proches de la France, où l’indifférence peut régner.
L'importance des programme TNVR
La rage, encore présente au Maroc, constitue un enjeu sanitaire important, tant pour les chiens que pour les humains. Il ne s’agit pas d’une maladie transmissible ordinaire : une fois déclarée chez un individu non vacciné, elle est presque toujours mortelle. La vaccination n’est pas répandue, ni chez les chiens, ni chez les humains, ce qui contribue à maintenir un risque de transmission, en particulier dans les zones densément peuplées.
En parallèle, la majorité des chiens des rues ne sont pas stérilisés. Les portées répétées ont un impact important sur leur bien-être, mais aussi sur l’accès aux ressources dans leur environnement. Les femelles et les chiots sont particulièrement vulnérables dans ce contexte.
Pour limiter ces problèmes, il existe pourtant des solutions plus holistiques et moins violentes que les captures. La mise en place de programmes TNVR – Trap Neuter Vaccinate Release (vaccination contre la rage et autres maladies, soins et stérilisation) améliore la santé publique. Les animaux soignés, stérilisés et vaccinés, limitent la transmission de maladies, les femelles sont en meilleure santé et la population de chiens est stable.
Lorsque ces chiens sont installés sur un territoire, ils empêchent l’arrivée de nouveaux chiens, en particulier lorsqu’ils sont stérilisés. Dans leur quartier, les chiens sont connus des habitants, ils surveillent et alertent lorsqu’il y a quelque chose d’inhabituel, ce qui est un bénéfice non négligeable. Dans ce contexte, ils peuvent être considérés, à leur échelle, comme des acteurs de l’équilibre sanitaire et communautaire.
La capture de chiens dans un quartier peut entraîner une diminution temporaire de la population, donnant l’impression d’une gestion efficace. Cependant, cette baisse est généralement de courte durée : elle libère des ressources (déchets, abris, points d’eau, sécurité) qui attirent rapidement de nouveaux individus.
Ces nouveaux chiens viennent de portées déplacées, de la périphérie de la ville ou d’autres quartiers. Ce phénomène s’explique par la dynamique des niches écologiques : un environnement donné peut accueillir un certain nombre d’individus tant qu’il y a des ressources disponibles. Lorsqu’une niche se vide, d’une façon ou d’une autre, elle va naturellement se reconstituer, parfois en quelques semaines seulement. Dans ce contexte, la présence de chiens en bonne santé et stabilisés sur un territoire peut contribuer à maintenir un certain équilibre au sein de cette niche.
Les Beldis adoptés en France
Une petite partie des chiens adoptés au Maroc sont des chiens de famille qui ont été abandonnés. C’est un phénomène qui touche malheureusement tous les pays où il existe une culture du chien de compagnie. Au Maroc, il concerne particulièrement certaines races à la mode; comme le Husky, le Malinois et le Bichon. Ces chiens sont généralement sociables et proches de l’humain, mais ils peuvent vivre avec des traumatismes liés à l’abandon, qui a parfois lieu directement dans la rue.
La majorité des beldis adoptés en France proviennent de populations de chiens des rues. Ils ont vécu une partie de leur vie en liberté avant d’être pris en charge par des associations de protection animale. Leur histoire de vie peut être très variable, et influence fortement leur adaptation en environnement familial. Même s’il est délicat de généraliser, en raison de la grande diversité des profils rencontrés, certaines tendances se dégagent néanmoins.
Certains de ces chiens ont grandi en refuge dès leur plus jeune âge, ayant été trouvés dans la rue seuls, blessés ou avec leur mère en détresse. Mis en sécurité très tôt, ils ont été exposés de manière régulière à la présence humaine, mais dans un environnement souvent pauvre en stimulations et en apprentissages du quotidien. En particulier les apprentissages liés à une vie de famille (bruits domestiques, manipulations, solitude, etc.). À leur adoption, ils peuvent donc présenter des difficultés face à la nouveauté et se montrer anxieux dans un environnement trop complexe à gérer.
D’autres chiens ont vécu plus longtemps dans la rue et en liberté. Ils ont développé d’excellentes capacités d’adaptation à l’environnement, ont une autonomie marquée. Néanmoins, ils sont souvent peu habitués aux interactions humaines rapprochées. Ces chiens peuvent être plus sensibles aux contraintes du quotidien (espace restreint, gestion des sorties, peu de choix…) et la coopération avec l’humain sera plus difficile à mettre en place. Leurs stratégies de survie sont souvent bien développées et ils conservent généralement une certaine méfiance face à l’inconnu.
L'adoption
L’intégration en environnement familial nécessite une phase d’ajustement, durant laquelle le chien doit trouver de nouveaux repères, comprendre de nouvelles règles et adopter un mode de vie très différent de celui qu’il a connu auparavant.
La première étape consiste à comprendre ces chiens et à tenir compte de leur parcours : il ne s’agit pas de chiens comme les autres. En France, la plupart des chiens ont connu une vie de famille à un très jeune âge. Même si l’éducation n’est parfois pas respectueuse de leur bien-être, ils ont toujours connu ce mode de vie. A contrario, beaucoup de chiens des rues n’ont jamais crée de lien d’attachement avec un humain et n’ont pas été habitués à la vie en environnement familial. Cela crée un déficit, parfois important, dans les apprentissages de base, nécessaires pour s’adapter au mode de vie qu’on leur propose.
Quel que soit l’âge du chien au moment de l’adoption, ces apprentissages doivent être construits progressivement, à son rythme (lequel est souvent plus lent qu’on ne l’anticipe initialement), et dans le respect de son mode de vie passé. Une projection trop rapide des attentes humaines peut conduire à des incompréhensions et à des difficultés d’adaptation pourtant évitables.
De manière générale, l’une des erreurs les plus fréquentes consiste à reproduire immédiatement les habitudes établies avec un précédent chien : promenades quotidiennes, intégration rapide dans de nombreux contextes sociaux, ou maintien d’un rythme de vie très actif. Cependant, ces chiens nécessitent souvent une phase de transition plus progressive, adaptée à leurs capacités d’adaptation du moment.
Dans un prochain article, je présenterai l’association Wildlife Rescue Squad ainsi que sa fondatrice Masha, que j’accompagne à distance et ponctuellement sur le terrain depuis plusieurs années. Un nouveau voyage au Maroc, prévu avant l’été, sera l’occasion de vous faire découvrir plus en détail son travail très engagé dans les programmes TNVR.
Géraldine Merry, comportementaliste
voxcanis.fr